Session 2027
Le vrai du faux
Problématique
Notre temps met singulièrement à mal le partage du vrai et du faux : les manipulations langagières et, plus nombreuses encore, celles des images, fabriquent de faux documents, de faux témoignages, jusqu’à produire des univers entièrement artificiels. Umberto Eco, dès les années 1970, s’en inquiétait en voyageant aux États-Unis dans l’hyperréalité et en décrivant dans La Guerre du faux des villes factices, des châteaux reconstitués, des musées de cire, des cités déjà aussi illusoires que le paradis artificiel de Seahaven dans The Truman Show. L’ère numérique semble mettre à l’épreuve davantage encore notre capacité à reconnaître le faux. La désinformation, la circulation incessante d’images prises pour des réalités d’une part, et d’images désormais manipulables à l’infini d’autre part, inaugurent une nouvelle époque, que l’on a pu baptiser celle de la « post-vérité ». Sur un plan technologique, les intelligences artificielles génératives sont conçues selon des logiques probabilistes, et ne peuvent garantir la véracité des discours qu’elles recomposent. Comment dès lors démêler sur ce point le vrai du faux, la propagande du fait qu’elle enveloppe ou détourne, l’infox de l’information.
Pourtant, notre propension à croire si facilement au faux, à y goûter même, révèle sans doute quelque chose de fondamental. Dès l’Antiquité, Pline l’Ancien racontait, au livre XXXV de son Histoire naturelle que le peintre Zeuxis avait peint des raisins si ressemblants que des oiseaux tentèrent de venir les manger. Mais le peintre se désolait : s’il avait aussi bien réussi l’enfant qui figurait également sur sa peinture, les oiseaux auraient dû avoir peur de lui, et s’enfuir ! L’illusion est ainsi l’objet d’un plaisir, celui qu’Aristote associe à la mimésis, mais qui trompe‑t‑elle, et jusqu’où ? Le vrai du faux : avant de les démêler, n’y a-t-il pas à considérer combien le trompe-l’œil dans le domaine visuel, comme la fiction dans le domaine narratif, peuvent révéler de ce qu’ils imitent ? L’art baroque a su jouer de toutes les valeurs et de tous les vertiges de l’illusion. Aragon a appris à appeler « mentir-vrai » l’art romanesque et avec lui l’ambition de la littérature qui, représentant le monde, en divulgue la vérité. C’est que, le théâtre lui aussi ne cesse de nous l’enseigner, le fictif n’est pas le mensonge : s’il invente, c’est pour dévoiler. La suspension volontaire de l’incrédulité théorisée par Samuel Taylor Coleridge ne fait pas des lecteurs et des spectateurs des oiseaux dupés ; elle prouve au contraire une réception avertie, qui tirera tout le suc et toute la valeur d’un spectacle ou d’une lecture. Il y a un vrai du faux, un vrai qui peut-être n’est accessible que par le faux.
L’univers de la consommation brouille encore notre rapport à l’authenticité. Simili cuir, bijoux en toc, fausse-monnaie visent à ressembler à s’y méprendre, faisant de nous tantôt les oiseaux de Zeuxis, piégés par la fabrication de l’illusion, tantôt des spectateurs un peu coupables, trop heureux d’arborer une marque sans en avoir payé le prix. Et paradoxalement, le champ artistique rebat encore les cartes du vrai et du faux, à un autre titre : où s’arrête l’hommage, où commence le plagiat, voire la mystification ? L’ancienneté ou la rareté confère parfois une valeur particulière, voire une aura, aux copies qui remplacent un original fragile ou disparu…
Le vrai du faux, donc ? Il est urgent d’envisager les relations nombreuses du vrai et du faux, leurs liaisons utiles et leurs déliaisons impératives, sans confondre l’exigence de vérité et la nécessité de l’imaginaire, sans jeter l’illusion esthétique avec l’eau de la désinformation. N’est-il pas également urgent de demander aux fictions littéraires et cinématographiques, comme à toutes les formes artistiques de l’illusion, de nous aider à lutter contre la platitude du faux ?
Mots-clefs
- vérité, mensonge, véracité, crédulité, crédibilité, incrédulité, fiction, fictif, invention, imagination, mimesis, imaginaire, effet-personnage, illusion scénique, illusion romanesque, trompe-l’œil, effets spéciaux, illusion d’optique, mascarade, chimère
- infox, désinformation, manipulation, duperie, imposture, mystification, canular, avatar, propagande, contre-vérité, bourrage de crâne, post-vérité
- imitation, imiter, controuver, artefact, faux-semblant, simulacre, leurre, contrefaçon, copie, toc, simili, faussaire, authenticité, restauration, feindre, pseudo, factice
- réalité, réalisme, monde virtuel, métavers, avatar, hyperréalisme, mirage, méprise, simulation, illusionniste, prestidigitation, magicien, feux d’artifice.
Expressions
- distinguer le vrai du faux, le mentir-vrai, la métaphore vive, un noble mensonge, se faire un cinéma, se faire des illusions, faire preuve de discernement / déciller les yeux de quelqu’un, déchirer le voile / village Potemkine / le roi est nu.
Bibliographie indicative Littérature
Louis Aragon, Le Mentir-vrai
Margaret Atwood, La Servante écarlate
Honoré de Balzac, Illusions perdues
Jorge Luis Borges, Fictions
Octavia Butler, La Parabole du semeur
Pedro Calderón de La Barca, La Vie est un songe
Emmanuel Carrère, L’Adversaire
Miguel de Cervantes, Don Quichotte
Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses
Jean Cocteau, Le Menteur
Pierre Corneille, Le Menteur, L’illusion comique
Philip K. Dick, Simulacres
Denis Diderot, Jacques le fataliste
Bernard de Fontenelle « La Dent d’or », Histoire des oracles
André Gide, Les Faux-monnayeurs
Joris-Karl Huysmans, À rebours
Jean de La Fontaine, Fables
Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, Les Fausses confidences
Molière, Le Tartuffe
George Orwell, 1984, La Ferme des animaux
Georges Perec, Un cabinet d’amateur
Pirandello, Six personnages en quête d’auteur
Jean de Rotrou, Le Véritable Saint-Genest
Nathalie Sarraute, Le Mensonge
Marguerite Yourcenar, Comment Wang-Fô fut sauvé
Essais
Pierre Bayard, Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ?
Walter Benjamin, L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique
Jean-Jacques Breton, Le Faux dans l’art
Philippe Bourdin et Stéphane Le Bras (dir.), Les fausses nouvelles : un millénaire de bruits et de rumeurs dans l’espace public français
Henri Cadiou et Pierre Gilou, La Peinture en trompe-l’œil
David Colon, Propagande : la manipulation de masse dans le monde contemporain
Umberto Eco, La Guerre du faux
Paul Eudel, Le Truquage. Les contrefaçons dévoilées
Werner Herzog, L’Avenir de la vérité
François-Bernard Huighe, Désinformation : les armes du faux
Annie Le Brun, Du trop de réalité
Edgar Morin, La Rumeur d’Orléans
Tzvetan Todorov (dir.), Littérature et réalité
Films
Olivier Assayas, Le Mage du Kremlin
Arne Birkenstock, The Art of Forgery
Claude Chabrol, Masques
Charles Chaplin, Le Dictateur
Sam Cullman et Jennifer Grausman, Art and Craft (Le Faussaire)
Federico Fellini, La dolce vita ; Huit et demi
Lasse Hallström, Faussaire (The Hoax)
Spike Jonze, Her
William Karel, Opération lune
Akira Kurosawa, Rashōmon
Jean-Luc Léon, Un vrai faussaire
Barry Levinson, Wag the dog
Ernst Lubitsch, To Be or Not to Be
Christopher Nolan, The Prestige, Inception
Eric Rochant, Le Bureau des légendes, saison 1
Steven Spielberg, Arrête-moi si tu peux (Catch Me If You Can)
Agnès Varda, Le documenteur
Paul Verhoeven, Elle
Peter Weir, The Truman Show
Orson Welles, Vérités et mensonges (F for Fakes).
Bandes dessinées
Alain Ayroles, Les Indes fourbes
Neil Gaiman, Le marchand de sable (Sandman), 1989-96
Alan Moore, David Lloyd, V for Vendetta
Benoît Peeters et François Schuiten, Les Cités obscures
Arts plastiques et architecture
Giuseppe Arcimboldo
Francesco Borromini, Galerie en trompe-l’œil du Palazzo Spada, Rome (1540)
Sandro Botticelli, La Calomnie d’Apelle (v. 1495)
Salvador Dali
Maurits Cornelis Escher
Luigi Ghirri
Andreas Gursky
Cornelis Norbertus Gysbrechts
Damien Hirst, Treasures from the wreck of the Unbelievable
René Magritte
Andrea Mantegna
Ron Mueck
Diego Velasquez
Paul Véronèse
Eugène Viollet-le-Duc
Ressources en ligne
Document sonore – Orson Welles, La guerre des mondes, 1938
Session 2026
Les animaux et nous : imaginer, connaître, comprendre l’animal _ Problématique
L’homme n’a cessé de rêver les animaux qui l’entourent comme autant de miroirs, d’emblèmes voire de repoussoirs de lui-même. Objets de fascination, de délectation, ou d’effroi, les animaux ont suscité pléthore de représentations à travers les âges et les arts, et une multiplicité de gestes artistiques. En effet, des mythes antiques aux Fables de la Fontaine, des bestiaires médiévaux aux films d’anticipation, les êtres humains n’ont jamais cessé d’explorer leurs rapports aux animaux, mais aussi d’instituer des classements et de fonder des préférences. Le motif de la métamorphose, s’il est l’expression d’une porosité entre l’humain et l’animal, manifeste aussi l’ambivalence des relations et des hiérarchies. Plus généralement, ce que nous désignons comme « animal » renvoie-t-il à une catégorie unie et cohérente ? Au sein de nos bestiaires, quelles différences de traitement entre l’âne et le lion, le loup et l’agneau !
Les humains doivent-ils considérer le monde animal comme un monde à part ? Respectent-ils les animaux, les considèrent-t-ils en tant que tels quand ils voient seulement à travers leur prisme ? Certains animaux ne connaîtraient-ils pas une vie affective, voire psychologique, plus complexe qu’on a voulu longtemps le penser ? Contre la conception cartésienne longtemps dominante de l’« animal-machine », perçu comme être dépourvu de sensibilité, de raison, de langage et de subjectivité, d’autres auteurs épicuriens et gassendistes ont postulé, déjà en leur temps, une continuité du monde naturel et des espèces. Si l’animal continue d’être renvoyé à la bestialité et à l’animalité, les éthologues et philosophes contemporains invitent à renouveler notre conception de la vie animale en interrogeant, eux aussi, le partage entre monde humain et monde animal. Les animaux se révèlent capables d’apprendre, de communiquer, et même de manifester des comportements moraux et culturels qui ne se réduisent pas à la loi du plus fort. Cette nouvelle compréhension nous oblige à repenser notre relation avec le monde animal.
Certaines espèces font l’objet d’une exploitation, souvent dénoncée par les écrivains, les artistes et les philosophes. Reconnaître la sensibilité des animaux, leur émotivité, est-ce envisager leur conscience ? Et dans ce cas, toutes les espèces animales sont-elles concernées au même titre ? À l’heure des menaces qui pèsent sur la biodiversité et la survie de nombreuses espèces, comment vivre avec les animaux, quelle place leur accorder ? Comment les imaginer, les connaitre, les comprendre ? Ces questions contemporaines s’envisagent à travers la littérature et les arts, qui ont pu porter leur cause, ou leur donner la parole, explorant ainsi toutes les facettes des relations entre l’humain et l’animal.
Conférence d’Hélène Bieber, Université de Poitiers
à l’invitation de Anne Belliard, IA-IPR de Lettres, Académie de Rennes
8 juillet 2025
le diaporama de la conférence
Session 2025
Thème – À table ! : formes et enjeux du repas
Problématique
Ne fait-on que s’alimenter quand on prend un repas ? Si se nourrir est une nécessité pour survivre, se mettre à table dépasse la satisfaction d’un besoin vital : par le rapport au temps qu’il engage, son anticipation ou son improvisation, le repas traduit quelque chose de notre humanité et des coutumes anthropologiques dans lesquelles elle s’inscrit. Dépassant le besoin naturel auquel elle répond, cette pratique, universelle, régulière, parfois itérative à l’occasion de célébrations, se réalise selon des formes et des organisations variées. Solitaire ou collectif, en famille ou entre amis, expéditif ou festif, frugal ou pantagruélique, sinistre ou dionysiaque, le repas est un rituel social, culturel, voire symbolique, dont la portée, les formes ou les enjeux expriment une part de notre rapport au monde, à l’autre, ou à une certaine conception de la civilité, voire de la civilisation.
Ce qui nous semble aller de soi, sous telle latitude – utiliser des couverts ou des baguettes, disposer ou non chez soi d’un espace dédié au repas, déjeuner à la maison ou à l’extérieur, dîner à 17 heures ou à 22 heures –, apparaît comme le fruit d’une lente évolution historique et obéit à des logiques souvent contingentes. Les formes du repas sont ainsi constitutives de notre sociabilité et de notre héritage culturel. De quelle maîtrise de soi et d’intégration au groupe fait-on preuve en respectant des manières de table ? Qu’échange-t-on, que partage-t-on au-delà de la nourriture ? Que se joue-t-il dans le rituel de la table, lieu de mise en scène par excellence, qui peut tour à tour tourner à la fête, au drame, à la scène de séduction, de révélation, à l’humiliation ou à la dérision ? Le repas est en effet un moment où se font et se défont des relations sociales, où se cristallisent des affects et des tensions, où se manifestent des rapports de pouvoir et des inégalités. C’est ainsi autant un objet d’étude privilégié des sociologues, qu’une préoccupation récurrente de la presse et des publicitaires. Car passer à table n’est jamais neutre : il s’y joue, s’y déjoue, s’y renoue ou s’y réinvente toujours plus ou moins un modèle, qu’il s’agisse de la Cène, des ripailles de Gargantua, du Festin de pierre ou des repas de noces dans les romans du XIXe siècle.
Motif infiniment feuilleté, tant littéraire que pictural, théâtral ou cinématographique, il traverse toute l’histoire des arts et des idées, du Banquet de Platon au Charme discret de la bourgeoisie de Luis Buñuel (où tout repas est empêché), alimentant à satiété l’appétit des créateurs comme la fascination des lecteurs et des spectateurs.
Et de nos jours ? Que deviennent ces arts de la table par-delà la généralisation de la malbouffe et l’engouement pour les fast-foods ? Qu’exprime et signifie la surexposition de la gastronomie au travers des émissions de téléréalité et des réseaux sociaux ? Ne mangerait-on désormais qu’à travers un écran ? N’y risque-t-on pas une uniformisation des traditions qui ont fait de la table le foyer vivant de la société, là où se fait ou se défait par essence le lien social ? Ou, au contraire, les cuisiniers, artistes et metteurs en scène contemporains n’inventent-ils pas une scénographie propre à interroger les mutations de notre sociabilité ?
