Melancholia Prologue

Consigne :

A l’appui du cours sur la liberté, problématisez à l’oral le prologue du film Melancholia (7mn46) à l’appui des documents fournis et de la fable des animaux intelligents chez Friedrich Nietzsche (Vérité et mensonge d’un point de vue extra-moral, 1873)

exercice proposé en terminale générale par Frédéric Grolleau au lycée Jean Macé de Rennes, en février 2022

classe répartie en 3 grands groupes

temps de préparation : 45 minutes

« Au détour de quelque coin de l’univers inondé des feux d’innombrables systèmes solaires, il y eut un jour une planète sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse et la plus mensongère de "l’histoire universelle", mais ce ne fut cependant qu’une minute. Après quelques soupirs de la nature, la planète se congela et les animaux intelligents n’eurent plus qu’à mourir. Telle est la fable qu’on pourrait inventer, sans parvenir à mettre suffisamment en lumière l’aspect lamentable, flou et fugitif, l’aspect vain et arbitraire de cette exception que constitue l’intellect humain au sein de la nature. Des éternités ont passé d’où il était absent ; et s’il disparaît à nouveau, il ne se sera rien passé. Car il n’y a pas pour cet intellect de mission qui dépasserait le cadre d’une vie humaine. Il est au contraire bien humain, et seul son possesseur et son créateur le traite avec autant de passion que s’il était l’axe autour duquel tournait le monde. Or, si nous pouvions comprendre la mouche, nous saurions qu’elle aussi nage à travers l’air avec ce pathos et ressent en soi le centre volant de ce monde. Il n’y a rien de si abject et de si minuscule dans la nature qu’une légère bouffée de cette force du connaître ne puisse aussitôt gonfler comme une outre ; et de même que tout portefaix aspire à son admirateur, de même l’homme le plus fier, le philosophe, croit-il avoir de tous côtés les yeux de l’univers braqués comme des télescopes sur son action et sa pensée (…) Cet orgueil lié à la connaissance et à la perception, brouillard aveuglant le regard et les sens des hommes, les trompe sur la valeur de l’existence dans la mesure où il s’accompagne de l’appréciation la plus flatteuse sur la connaissance elle-même. Son effet le plus courant est l’illusion. »

Friedrich Nietzsche, Vérité et mensonge d’un point de vue extra-moral (1873)

Proposition de traitement par Emilie Comboué, Daniel Cayrouse, Aurelien Pasquette, Mary Horellou, Aziliz Le Bozec, Kylian Dadié, Cécile Hénaut, Mahiv Bozkurt, Baptiste Le Carrour-Querré et Ulysse Colombat, lycée Jean Macé de Rennes, TG2, février 2022.

L’extrait cinématographique auquel nous venons d’assister est issue du film Melancholia de Lars von Trier sorti en 2011. Dans cette scène, nous assistons à l’Apocalypse. En effet, une planète trois à quatre fois plus grosse que la Terre nommée Melancholia percute celle-ci annihilant l’espèce humaine. Ainsi, c’est la fin de notre monde. Justine, l’héroïne du film, souffrant d’une dépression antérieure à l’événement, est confrontée à cette fin ; elle doit se résigner et accepter sa mort comme tout un chacun. Ce Don’t look up davantage onirique et lyrique met l’accent sur notre rôle infinitésimal dans l’univers.

La musique de Wagner, précisément la partition du deuxième acte de Tristan und Isolde, vient sublimer le tout. En passant progressivement d’un son aigu à un son médium voire grave, pour enfin repartir dans les aigus, le compositeur nous livre une magnifique dissonance musicale. L’ensemble des cordes amène un ton assez pessimiste, suggérant malgré tout une touche de félicité. On peut bien évidemment établir une corrélation entre la tragédie de Tristan et Yseult et cette fin du monde. En effet, dans l’acte deux de l’opéra en question, les deux amants sont surpris par le Roi (avec lequel Yseult est censée se marier). Tristan est blessé lors de la rixe suivant la découverte. Ainsi, on assiste à une histoire d’amour impossible, une véritable tragédie où plane la notion de destin. Tout comme dans l’extrait initial où la situation semble inéluctable.

Cet extrait audiovisuel peut également être corrélé à un texte de Nietzsche intitulé à posteriori « La fable des animaux intelligents », issu de son livre Vérité et mensonge d’un point de vue extra-moral paru en 1873. En effet, dans ce texte Nietzsche, l’un des « trois maîtres du soupçon » (les deux autres étant Marx et Freud), affirme que l’Homme n’est absolument pas le centre du monde ; c’est pourquoi ce texte a sa place dans cette analyse croisée de documents. Mais venons-on dès à présent à l’exégèse philosophique de cet extrait, notre problématique étant : « En quoi la planète Melancholia est-elle l’incarnation de la dépression de Justine, tout en étant celle de sa libération ? »

Melancholia fin

En guise de préambule, on peut saluer le travail de Lars von Trier dans cette séquence mémorable. Le rapport intra et extra diégétique (relatif à la diégèse d’un récit, c’est à dire l’espace-temps dans lequel se déroule ce dernier) est manié à la perfection ; la gravité de la situation nous est montrée par un slow motion constant. Son homophone, la gravité physique, est également bien représentée ; les deux planètes opposant leur champ gravitationnel, cette dernière augmente considérablement. Ainsi, on observe un cheval s’affalant sur une plaine et n’arrivant pas à se relever, ou encore une femme portant son enfant, qui s’enfonce dans le sol en essayant de fuir cette catastrophe irrémédiable.

On remarque également des oiseaux tombant du ciel et s’écrasant au sol. On peut y voir un parallèle avec l’explication kantienne au sujet de la liberté, prenant l’exemple de la colombe dans l’introduction de la Critique de la Raison pure : la colombe, pensant qu’elle serait plus libre si la matière n’existait pas, souhaite la disparition de cette dernière, alors que c’est justement cette même matière qui lui permet de prendre son envol, et par conséquent d’être davantage libre. La colombe étant également le symbole de la Paix et de la liberté, l’arrivée terrifiante de Melancholia signe aussi la fin de ces dernières. Il est d’ailleurs assez ironique de voir le passage du mariage à l’ « enterrement » de Justine en quelques instants. De surcroît, on assiste à une véritable personnification de la dépression de cette dernière à travers Melancholia. En effet, c’est comme si le mal-être de Justine s’était extériorisé prenant la forme de cette planète menaçante pour s’abattre sur l’humanité toute entière.

Mais, comme dit précédemment lors de notre courte analyse musicale, cette apocalypse, malgré son caractère tragique, peut être vue et interprétée comme quelque chose de normal, voire de souhaitable. En effet, c’est ce qu’affirme Nietzsche avec son concept d’ « éternel retour » (déjà théorisé par les stoïciens), c’est-à-dire la croyance selon laquelle l’univers fonctionne par cycles et que, par conséquent, création et destruction ne sont en réalité que l’endroit et l’envers d’une même pièce. La toute dernière scène de l’extrait montrant le moment fatidique, à savoir la collision entre les deux astres, peut ainsi s’interpréter comme une fécondation céleste scellant un renouveau total. Ce parallèle est d’ailleurs accentué par le séquence suivante : Justine « meurt » allongée dans l’eau, l’eau étant paradoxalement le berceau de la Vie.

Telle la belle au bois dormant dans sa robe de princesse, Justine tente d’échapper à la Nature perfide ensorcelée, mais se fait rattraper et traîner par diverses racines maléfiques. Ainsi, la Nature reprend ses droits. Cette séquence fait encore allusion au texte de Nietzsche. Dans celui-ci, ce dernier compare l’être humain à une vulgaire mouche totalement insignifiante. On retrouve donc le nihilisme à travers cette thèse. Nonobstant, il est nécessaire de poser un distinguo sur le terme. En effet, il existe deux définitions de ce même mot. La première étant le nihilisme iconoclastique, rejetant toute forme de paradigmes installés. La seconde étant le nihilisme décadent rejetant la Vie, que ce soit par piété outrancière ou par concupiscence hybristique. C’est donc bien le premier sens auquel nous faisons référence dans cet exemple précis.

D’autre part, si l’on adopte une lecture spinoziste de cet extrait, les divers papillons virevoltant autour de l’héroïne symbolisent sans doute le fameux « Butterfly effect », la théorie selon laquelle un battement d’aile de papillon peut provoquer une véritable tornade à l’autre bout du monde par un rapport de causalité. Ce principe est très souvent utilisé dans les histoires de voyage dans le temps, mais peut également s’appliquer au déterminisme de Spinoza. En effet, pour les hommes par exemple, ce mouvement alaire pourrait s’apparenter au conatus, c’est-à-dire « l’effort de persévérer dans son être » (en somme l’instinct de survie corrélé au désir). L’effet papillon se retrouve également dans d’autres événements qui mènent à ce rapport de causalité. Ainsi, pour revenir au film, l’on pourrait affirmer que la collision des deux planètes est due à ce même rapport. Encore une fois, cela fait référence à la « pierre qui roule » (la pierre étant la planète Melancholia) présentée dans La lettre 58 à Schuiler.

Quelques instants avant la fin, Justine semble avoir atteint un niveau de conscience supérieure comme lors d’une épiphanie divine ; on le voit quand des sortes de rayons électriques émanent de ses mains : elle semble comprendre l’essence de l’univers, sa vérité intrinsèque, grâce à cette catabase anticipée. Ainsi Justine accepte son destin et meurt en osmose avec la Nature, en ayant atteint le Vrai. Cela fait justement penser à un autre film avec une fin similaire ; le film historique Agora dans lequel Hypatie, l’héroïne, découvre la vérité sur la convergence des astres (le secret de l’éclipse), avant de mourir brûlée vive par les chrétiens dans la bibliothèque d’Alexandrie.

Voir en ligne : prologue Mélancholia

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