« Write Art » : récit d’expérience d‘un projet d’éducation artistique et culturelle au croisement des arts plastiques et de la littérature

Le lycée Benjamin Franklin à Auray et « L’art dans les chapelles » se sont associés pour construire un projet d’éducation artistique et culturelle, au croisement des arts plastiques et de la littérature. Le professeur d’arts plastiques et sa classe de trente-deux élèves suivant l’enseignement de spécialité arts plastiques ont travaillé, dans le cadre du projet, avec Alexis Gloaguen, écrivain en résidence au mois de février 2020.

En envisageant l’écriture comme un enrichissement du regard et une possibilité d’exploration de l’œuvre, cette nouvelle communauté formée entre le professeur d’arts plastiques, les élèves de première suivant l’enseignement de spécialité arts plastiques et l’écrivain, a réfléchi à une manière nouvelle de s’approprier le langage. Dans un premier temps, face à des œuvres d’artistes, accompagnés par Alexis Gloaguen et Guillaume Clerc, le chargé des publics de L’art dans les chapelles, les élèves ont travaillé les mots comme une matière inédite, propre à traduire leurs émotions. Ce projet a donné lieu dans un second temps à une exposition des œuvres et des productions écrites des élèves.

La démarche construite entre le professeur d’arts plastiques et l’écrivain : choix concertés et propos autour de la mise en œuvre du projet :

1. La rencontre avec l’œuvre

Articuler le projet avec les compétences travaillées dans les programmes, dont celle-ci : « Être sensible à la réception de l’œuvre d’art, aux conditions de celle-ci, aux questions qu’elle soulève et prendre part au débat suscité par le fait artistique. »

Le choix initial de l’œuvre par l’élève (choix effectué à partir du fonds des éditions de "L’art dans les chapelles", constitué aujourd’hui d’une collection d’une quarantaine d’œuvres) est important : il consiste à la faire sienne, à créer une relation, à lui poser une première question, même si on n’a aucune idée a priori de ce qu’on en dira. Le fait qu’elle nous intrigue, qu’elle se pose en énigme, voire qu’elle nous résiste, est déjà une incitation à l’écriture. Cette dernière ne consiste pas à développer ce qu’on sait déjà ou ce que l’on trouve beau (et qui est toujours sans surprise) : elle est une voie d’exploration de l’inconnu. À ce titre, plus l’œuvre d’art nous interroge, et moins elle nous « plaît directement », plus elle peut mener à une interrogation féconde.

2. La rencontre avec un écrivain : réflexion sur un écrit sensible face à l’œuvre.

Chaque fois que possible, exposer des œuvres d’art et proposer la rencontre avec un créateur (artiste, écrivain…) comme dynamique d’un projet et modalité d’une expérience esthétique, culturelle et sociale ouverte à la communauté éducative.

Alexis Gloaguen :

« Dans l’écriture sur l’art que j’ai moi-même pratiquée (et qui fut importante à certains moments-clés de mon parcours), je n’ai jamais voulu faire de la critique d’art, conscient que j’étais de mes incompétences. J’ai voulu écrire sur des œuvres comme j’écrivais par ailleurs sur des paysages (même et surtout si ces œuvres n’avaient rien à voir au premier abord avec le genre pictural du paysage) : c’est-à-dire en les habitant, en me projetant en miniature dans leur univers, en les parcourant comme un minuscule personnage qui voyagerait en elle comme dans le déroulé horizontal d’une peinture chinoise. En ce sens, l’écriture devenait très simple : écrire sur l’œuvre d’art n’était qu’une variation sur l’écriture de paysage et relevait des mêmes règles pour ne pas ennuyer : introduire une dynamique, raconter une histoire, observer, se loger dans un espace (même inquiétant), ne pas juger (au sens du "jugement de beauté") : tout jugement nous condamnant à rester extérieur et à verser dans le rationnel plutôt que dans l’émotion. Écrire sur l’art, c’est rejoindre une émotion plutôt qu’un savoir. C’est parler de l’œuvre (on reste tout de même "au service" : ce n’est pas un délire), mais c’est aussi une voie d’exploration de soi-même. »

3. « Vivre » l’œuvre

Favoriser l’accentuation de la perception sensible de l’œuvre par la mobilisation des sens.

À ce titre, l’approche doit être aussi libre et spontanée que possible. Il est important de vivre un peu avec l’œuvre avant d’écrire, de la laisser faire son chemin, elle aussi, vers nous-même, de se rencontrer avec elle à mi-distance de ce qu’elle est et de ce qu’on est (attendu que nous sommes toujours en recherche de nous-même). Il y a bien entendu des éléments de projection dans notre lecture de l’œuvre. On la lit à travers le prisme de notre vécu, de notre expérience, de notre histoire, de nos bonheurs et de nos insécurités. Mais pourquoi faudrait-il reculer sur ce point ?

4. Dire l’œuvre

Développer du sens par le dialogue avec les œuvres, rôle des énoncés et des récits pour sous-tendre une intention. Développer la diversité des écrits sur l’œuvre et autour de l’œuvre.

L’écriture doit donc couler de source, venir non sous forme de prise de notes, ensuite rédigées, mais sous la forme d’un flux de conscience enveloppé dans les mots ; autrement dit sous forme d’éléments de phrases déjà formés ou de phrases entières qui s’enchaînent comme l’exploration d’un espace (l’espace pictural) et du temps que nous mettons à le connaître, à l’apprivoiser, à l’interpréter. La meilleure façon d’y parvenir est de ne rien rationaliser (sauf les codes de la langue), de ne pas se censurer : de partir du principe que toute idée, aussi incongrue puisse-t-elle paraître, toute formule, toute intuition venant en surprise, a sa raison d’être. Elle raconte une double histoire : celle du tableau et la nôtre, indissociables dans notre regard de contemplateur.

Elle est la rencontre, dans une sorte de partage, des fantasmes de l’auteur de l’œuvre et des nôtres : d’où l’attirance que nous avons eue et la volonté de "dire". C’est en ce sens que l’étrangeté de l’expérience d’écriture épousera l’étrangeté ou la particularité de l’œuvre choisie. Toute écriture authentique (en tout cas en poésie) est une transe et une plongée dans l’inconscient. C’est peut-être parce qu’il y avait une connivence entre les inconscients - le nôtre et celui de l’artiste - que l’œuvre s’est imposée à nous et que nous l’avons choisie. Le processus d’écriture relève donc d’un processus très aérien qui n’est pas étranger à la joie, voire au plaisir. L’expérience du texte est celle d’un flux qui se met en place presque de lui-même et qui nous fait signe d’arrêter quand l’essentiel a été dit. De ce point de vue, la forme que revêtira le texte et sa longueur sont sans importance. Et cette authenticité de l’émotion rend légitime tout texte sur l’œuvre, même en-dehors de toute prétention à la critique d’art (et même si le fait de la comprendre du point de vue de son auteur ou de l’histoire de l’art, et de faire parallèlement d’autres recherches peut confirmer nos intuitions, les approfondir et leur apporter la valeur d’autres éclairages).

À la suite de cette résidence d’écrivain, le projet s’est finalisé par une exposition des œuvres et des productions écrites des élèves. Ces derniers devaient concevoir l’exposition, et tout d’abord réaliser un « chemin de fer » afin d’anticiper un accrochage favorisant, dans la mise en espace, un « dialogue » entre les œuvres choisies et les textes produits.

5. Concevoir un chemin de fer

Fonctions et modalités de l’exposition, de la diffusion, de l’édition, dispositifs et concepteurs.

6. Accrocher

Monstration de l’œuvre vers un large public, faire regarder, éprouver, lire, dire l’œuvre exposée.

7. Exposer

Contexte d’une monstration de l’œuvre : lieux, situations, publics.

Afin de favoriser un retour réflexif sur cette expérience artistique, le professeur d’arts plastiques a proposé aux élèves de réaliser une note d’intention en quelques lignes justifiant des choix artistiques (écriture, mise en page, accrochage) en lien avec l’œuvre choisie. Les élèves devaient également réaliser un fichier audio MP3, proposant la lecture orale du travail d’écriture réalisé lors de cet atelier.

Choix de l’œuvre par Margot, élève en première arts plastiques enseignement de spécialité :

Christian JACQUARD, Brûlis, sérigraphie, 58 x 39 cm

Texte de Margot

On dit que le phœnix renaît de

ses cendres.

Mais dans la réalité, ce qui est

calciné reste à l’état de poussière

et, disséminé au gré du vent,

disparaît pour l’éternité.

Aujourd’hui, le monde est submergé

par les catastrophes naturelles.

Vent, eau, terre.

Feu.

Espagne, Grèce, Canada.

Australie.

Les arbres noircissent, les oiseaux

se brûlent les ailes.

Tout retombe.

Après le chaos, les souches incandescentes

se reposent dans

un calme blanc cendré.

Lien fichier audio (lecture de son texte par Margot)

info document -  MPEG4 Audio - 1001.5 ko

Note d’intention de Margot

"Pour ma part, j’ai écrit sur « Brûlis » de Christian Jacquard. J’ai choisi cette œuvre car cette sérigraphie pourtant abstraite m’a automatiquement ramenée aux évènements actuels, les incendies en Australie, qui, bien que nous n’en parlions plus, sévissent toujours. J’y ai vu des troncs de braise, mémoires d’un chaos passé. Je ne suis certainement pas la seule à y avoir pensé car le titre, « Brûlis », évoque cela très clairement. J’ai ensuite écrit un très court texte sur ce que je ressentais face à cette œuvre et ramené cela aux évènements australiens. Mon texte est très décousu, par la mise en page, où les mots semblent essayer de s’accrocher aux autres, mais aussi parce que ce que j’écris, ne doit pas être lu rapidement, si possible. En effet, si on le lit très lentement (comme dans mon fichier son), une sensation pesante peut se faire ressentir. Mon texte n’est pas vraiment joyeux. Ensuite, pour l’accrochage, j’avais demandé un format A3, mais des évènements inconnus l’ont changé en format A4. Si j’avais choisi cela, c’était parce que l’on s’était mises d’accord, avec l’autre personne qui a écrit sur « Brûlis », pour prendre le même format, pour avoir une unité égale, une symétrie auprès du tableau. Ce dernier a d’ailleurs été exposé entre deux autres œuvres, elles aussi noires et blanches, toujours pour avoir une sensation d’unité. Enfin, ce travail a été très enrichissant. On oublie souvent qu’écrire est un art, et l’avoir expérimenté aide à s’ouvrir à toutes les formes que ce dernier peut prendre."

Choix de l’œuvre par Céline, élève en première arts plastiques enseignement de spécialité :

Jean-Christophe BAILLY, Sans titre, 2015, dessin sur plaque émaillée, 30x20 cm

Texte de Céline :

Naviguer sur l’eau, pour au final se rendre compte que l’on est seul dans le vide, c’est un quotidien pour une partie de la population, mais pensé différemment.

 

 C’est à dire qu’un jour on se sent entouré, protégé par nos proches, puis un autre déçu, en danger pour une quelconque raison et donc on se retrouve seul dans le vide.

 

 L’être humain a la possibilité de voyager, de s’envoler pour retrouver une nouvelle vie après être tombé dans le vide de la précédente.

 

 Mais peut-être pour retrouver une vie indifférente à l’ancienne…

 

 Lorsqu’on navigue, notre corps tangue, d’un côté à l’autre, le bateau va de haut en bas ; c’est un peu la même chose pour l’Homme.

 

 Toutes nos habitudes sur Terre, se perdent dans la mer, on gagne beaucoup plus de temps. Alors que sur Terre, on est toujours occupé par notre société.

 

 L’humain possède des sentiments, des émotions et des priorités qui sont différentes lorsqu’on est sur mer.

Lien fichier audio (lecture de son texte par Céline)

info document -  MPEG4 Audio - 1.7 Mo

Note d’intention de Céline

Mon travail n’est pas une analyse d’œuvre mais un texte, qui se rapporte à celle-ci. C’est-à-dire que je me suis exprimée en étant la plus libre possible, tout en écrivant tout ce qui me passait par la tête lorsque je regardais cette œuvre. L’idée qui me revenait le plus souvent en tête était la solitude, c’est pour cela que je fais allusion au vide, au danger… Mais il y a une autre idée qui revient couramment, c’est la navigation. Sachant que depuis très jeune je navigue, j’ai écrit de façon personnelle et réelle, grâce à mon expérience.

L’ensemble des travaux des élèves sera prochainement consultable sur le site de l’établissement.

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